Pour r22 Tout-monde, “la connaissance ne se transmet pas qu’à l’université”

Pour r22 Tout-monde, “la connaissance ne se transmet pas qu’à l’université”

Une volonté d’archiver des savoirs militants et/ou hors-normes

Quelle envie a présidé au lancement en 2014 de la radio r22 Tout-monde ?

Pouvoir sauvegarder, diffuser et mettre en relation un ensemble de ressources produites par une communauté composée de personnes, de collectifs et de structures issu·es de pratiques différentes. Nous nous sommes tourné·es vers la forme radiophonique pour sa légèreté, son amplitude et pour la possibilité qu’elle laisse à des contributeurs de pouvoir s’approprier un outil pensé comme étant collaboratif. Cela génère une forme de collectif de collectifs auquel nous tenons et qui se prolonge en dehors d’Internet. Nous avons lancé cette plateforme en tenant aussi compte du fait que la connaissance ne se transmet pas qu’à l’université et que tous les étudiant·es par exemple n’ont pas les moyens de traverser la France pour assister à un colloque. Nous essayons aussi de mettre en lumière et en circulation le savoir qui est produit et qui circule aujourd’hui dans les milieux associatifs et militants.

La radio est-elle aussi un moyen pour vous de laisser une trace ? De constituer les archives sonores de lieux artistiques dont l’existence а parfois du mal à se pérenniser ?

Je ne sais pas si l’on pense à partir de la disparition des personnes ou des structures avec qui l’on travaille, même si cela a été le destin de certaines antennes. L’idée, c’est quand même de faire des alliances qui nous renforcent. Constituer des archives sonores d’abord comme une mémoire du présent et une ressource pour l’action.

En quelle mesure est-elle coextensive de l’activité de l’espace Khiasma [centre d’art actuel du réseau TRAM, ndlr] ?

La plateforme est portée par l’espace Khiasma. C’est à dire qu’il y a un salarié de la structure qui s’occupe de coordonner l’ensemble des activités de la radio. De la même manière qu’avec les différentes antennes, on peut y retrouver une documentation sonore des rencontres qui ont lieu à Khiasma. Nous pouvons dire aujourd’hui que la structure fait office de foyer pour la r22 Tout-monde tout en permettant aussi d’accueillir des plateaux radio. Cela avait été le cas avec Radio Brouhaha, un projet mené par Lionel Ruffel et les étudiant·es du Master de création littéraire à Paris 8 autour de la littérature contemporaine, ou avec l’Autre Musique, une revue qui a fait sa première émission, “L’Autre Émission”, dans le lieu en janvier dernier.

Dans l’autre sens, l’espace Khiasma propose une programmation hors-les-murs qui est toujours pensée avec la radio. Pour exemple, le 28 et le 29 mars un séminaire s’est tenu à La Colonie en écho à l’exposition de Filipa César et de Louis Henderson à Khiasma. Les deux journées ont été enregistrées et vont marquer l’arrivée de La Colonie comme contributeur de la radio. Les collaborations se font ainsi souvent sur deux plans comme avec le collectif DingDingDong [dont la présidente n’est autre qu’Emilie Hache, philosophe spécialisée en écologie politique, et qui rassemble plusieurs personnalités parmi lesquelles le philosophe Bruno Latour, ndlr] avec lequel nous travaillons à la fois à Khiasma en les accueillant en résidence et avec la r22 Tout-monde puisque l’ouverture de leur antenne est imminente. Chacune des collaborations suscitent des situations particulières pour lesquelles Khiasma et la r22 Tout-monde partagent leurs ressources matérielles. Un dernier exemple est l’antenne du collectif Rester.Etranger qui ne dispose pas de lieu précis pour le moment, qui est nomade et pour lequel la R22 est un espace d’accueil et de convergence de ses activités et productions, une maison en somme.

Une mise en circulation salutaire de savoirs émergents ou minorisés

Vous cultivez beaucoup vos relations avec les étudiant·es en arts, par exemple avec la radio des étudiant·es des Beaux-arts de Paris (Radio BAL), est-ce un d’un désir de promouvoir la jeune création contemporaine ?

Dans quelle mesure est-ce important pour Khiasma? Quels moyens Khiasma met-il en oeuvre pour encourager la jeune création (être un lieu d’expositions, de tenue de conférences, de rencontres avec un public) ?

Dans la mesure où Khiasma est une structure qui accompagne des formes de vie dans la durée et souvent à partir de leur émergence, le travail avec les étudiant·es fait entièrement partie de cette dynamique. Suivant les énergies, c’est un endroit qui peut être une plateforme de transition entre un avant et un après école. C’est important pour la structure de rester attentive à ce qui s’énonce à cet endroit en considérant que cela participe à ce qui se joue dans le champ de l’art aujourd’hui et que travailler avec ce champ est une des activités de Khiasma. Toujours en fonction des situations, nous avons ainsi pu accueillir des étudiant·es en résidence ou en workshop, leur offrant la possibilité de montrer des formes abouties ou en cours. Pour poursuivre ce travail, nous sommes en ce moment en train d’établir des partenariats avec des écoles afin d’offrir de meilleures conditions d’accompagnement et de permettre des rencontres et des échanges plus ambitieux. En termes de ressources, la programmation de l’espace a toujours été gratuite, favorisant ainsi l’ouverture du lieu comme une plateforme d’échange où pousse de la pensée.

r22 Tout-monde est-elle justement pensée comme un instrument pour faire connaître le travail de jeunes artistes ?

L’économie de l’outil et la possibilité de se l’approprier épousent ce qui se construit d’une manière plus large avec Khiasma. Prenant aussi en compte le profil d’étudiant·es qui s’intéressent directement à la radio comme pratique et dispositif et avec qui nous réfléchissons à ses usages. C’est par exemple le cas avec Radio BAL qui s’est dotée d’une valise qui contient tout le nécessaire — carte son, ordinateur, micro, table de mixage, souris, clavier et logiciels fabriqués —  pour pouvoir faire du live sur Internet à tout moment. A notre tour, nous apprenons à construire un outil identique pour la R22 Tout-Monde à partir de workshops aux Beaux-Arts pour et avec les étudiant·es. Ainsi la circulation des savoirs va dans les deux sens et le projet R22 est aussi très largement enrichi, développé et repensé avec et par ceux qui y participent.

Qu’en est-il de cette nouvelle collaboration avec l’association Polychrome (réunissant des étudiant·es en art sur les questions queer), avec un premier enregistrement de la journée du samedi 3 février 2018, autour de la performativité queer et du shibari? Comment s’est-elle faite  ? 

Il y a un tropisme au sein de la R22 Tout-monde pour les questions et pratiques minoritaires. De nouveau, il s’agit de mettre en circulation d’autres régimes de savoir, d’autres récits et expériences de vie. C’est quelque chose qui vient d’assez loin dans l’histoire de Khiasma avec notamment un intérêt prononcé pour les narrations spéculatives et la production d’un lieu sûr au sens d’une « safe place » où certaines voix peuvent se faire entendre. S’y ajoutent un engagement dans des lectures postcoloniales de la société française et une tentative de « dénaturaliser » certaines situations et habitus, gestes qui participent de la même dynamique que les études et pratiques queer. Il y a aussi peut-être un intérêt particulier au sein de cet espace pour la question de la performativité, car elle place le corps tout entier comme espace de pensée, d’archive de situations vécues. Un corps qui sait. Et qui, d’une certaine mesure, pourrait être le lieu à partir duquel on pense la collectivité, en tentant d’introduire, comme le fait le théoricienne brésilienne Suely Rolnik, des affects et de la chair dans la grille marxiste afin de trouver une solution à la décomposition du sujet dans les luttes. Décomposition qui produit en retour les pulsions narcissiques que l’on connaît en détruisant toute velléité d’expérimentation sociale.

La radio est un moyen de prendre la parole. Est-ce que vous l’envisagez comme un outil collaboratif afin de diffuser une certaine vision de l’art/de la culture et/ou une sorte de base de données dans laquelle tout le monde peut puiser parmi les documents sonores?

Oui, partant du principe que l’outil même et la manière dont il est alimenté est déjà une manière de diffuser une certaine vision de l’art ou de la culture.

Avez-vous des retours/échanges directs avec votre public (enregistrements publics, commentaires sur le site etc.) ?

Oui car nous avons une boite mail via laquelle nous répondons à tous les messages et, qu’en plus d’être présent·es à toutes les ouvertures de Khiasma, nous sommes souvent sollicité·es pour intervenir en différents endroits, que ce soit pour des ateliers avec des scolaires ou pour enregistrer des rencontres. Comme évoqué plus haut, la radio se compose aussi de corps et se prolonge au travers d’un ensemble de rencontres qui font partie du hors-champs de la plateforme Internet, mais qui lui donne aussi toute sa vitalité.

Une vision tournée vers l’avenir avec de nouvelles collaborations

Quel avenir et quels nouveaux projets sont а l’ordre du jour pour R22 Tout-monde ?

En plus des nouvelles antennes qui vont arriver dans l’année, nous sommes en train de développer une nouvelle plateforme qui permettra une meilleure circulation entre les différentes contributions. Le contenu sera mieux éditorialisé et tissé en un réseau plus fluide et robuste. La radio va accueillir aussi des contenus en plusieurs langues et continuer d’élargir son spectre du proche au lointain.

Nous continuons, en parallèle, de construire la radiovalise, avec Radio BAL, ce qui nous permettra d’être plus généreux sur les formats live. D’autres projets plus spécifiques et ancrés sur le territoire de la Seine-Saint-Denis se dessinent pour la rentrée comme une nuit radiophonique pour la Nuit Blanche aux Lilas et le suivi d’une résidence d’écrivain qui accompagne l’extension du tram T1. Pour que tout cela puisse perdurer, notre avenir se constitue aussi d’un crowdfunding annuel à l’automne qui permet de rendre ce projet possible. Parce que c’est gratuit et ce n’est pas gratuit.  




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