Le cinéma La Clef entre en résistance

Le cinéma La Clef entre en résistance

Le cinéma La Clef entre en résistance             

  Cette semaine, nous sommes allés à la rencontre de l’équipe du cinéma d’art et d’essai du Ve arrondissement, La Clef, sommé de quitter les lieux qu’il occupe depuis 2010 par le propriétaire, qui n’est autre que le Comité d’Entreprise de la Caisse d’Épargne d’Île-de-France (CECEIDF). Le cinéma doit donc en théorie donner sa dernière séance le 31 mars pour cause de non renouvellement du contrat de location, et, par la suite, de refus de vendre l’espace à l’association du Cinéma La Clef. Nous avons rencontré Dounia Baba-Aïssa, assistante de programmation et assistante de direction de Raphaël Vion, actuel gérant des deux salles. Juste après la tenue d’une assemblée générale en vue de décider de la marche à suivre, elle a aimablement accepté de répondre à nos questions. 

 

Un lieu de diffusion historique 

               Diffuseur de cinéma et de cinématographies peu visibilisées, La Clef – L’Usage du Monde est aussi l’un des rares lieux où la programmation, engagé, s’axe sur le documentaire et le cinéma du monde. Il accueillait jusqu’ici nombre de festivals comme  Les Rendez-vous du Cinéma Tunisien.  Depuis 2010, il est le seul cinéma associatif de la capitale.

                En 1981, le CECEIDF rachète les locaux à son premier propriétaire, Maurice Frankfurter, exploitant de quatre salles de projections pour en faire son centre culturel. Il n’y a plus qu’une salle de projection mais en 2010, deux salles sont de nouveau destinées à l’exploitation cinématographique. La direction en est alors assurée par Raphaël Vion, à la tête d’une petite équipe très soudée. À l’heure actuelle, ils sont sept salariés et comme nous l’explique Dounia  Baba-Aïssa, toutes les décisions sont prises démocratiquement et chacun à son mot à dire, même pour la programmation : un bel exemple d’horizontalité dans le monde du travail. C’est peu de dire que La Clef n’est pas seulement un acteur de la petite exploitation cinématographique mais représente aussi un modèle appliquant les valeurs représentées par le cinéma engagé.

Cinéma La Clef
Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires

 

Une mise en péril ubuesque 

                 Il y a deux ans, le cinéma d’art et d’essai apprend indirectement la mise en vente de l’espace dans lequel l’équipe gère son activité de diffusion, tout en le partageant avec les ateliers piano, guitare et chorale du CECEIDF : première onde de choc. Raphaël Vion décide alors très vite de faire une proposition de rachat à un prix en concordance avec l’état du lieu, qui nécessite déjà quelques travaux. Les négociations sont en cours à partir de juin 2016 et se passent plutôt bien donc. Malgré tout, de nombreuses tractations internes au comité d’entreprise amènent à retarder sans cesse la promesse de rachat et à ajouter toujours plus de conditions, de moins en moins raisonnables. Depuis le gel des négociations en décembre dernier, et une volte-face du CECEIDF qui jusque-là semblait tout de même en accord avec l’idée d’une revente à La Clef,  l’équipe décide d’informer son public alors que jusqu’ici elle ne pouvait réellement le faire, ne sachant sur quoi miser pour son avenir.

             La fin officielle du contrat de location est repoussée, du 30 septembre 2017, au 31 décembre 2017 puis jusqu’au 31 mars 2018, mettant La Clef dans une position difficilement tenable alors que « plus aucune discussion n’est alors possible avec le comité d’entreprise » souligne Dounia  Baba-Aïssa. En tant qu’assistante de programmation elle nous raconte les difficultés auxquelles elle et son équipe font face depuis : « on programme un peu à la petite semaine, même pour les sorties nationales » et, au vu de la précarité de la situation, elle ajoute qu’ils n’ont pas pu « certifier la programmation de festivals comme Panorama du Cinéma Colombien et ont « même du arrêter leur programme commun avec le CIP [association des Cinémas Indépendants parisiens, ndlr], L’Enfance de l’art. »

              Après l’annonce de sa fermeture prévue pour le 31 mars 2018, La Clef reçoit bien évidemment en premier lieu le soutien fervent de ses habitués et des amoureux du cinéma indépendant. « La mobilisation se décline en trois volets depuis l’annonce de février de la fin officielle de la location du lieu par La Clef » renchérit  Dounia  Baba-Aïssa : « la pétition disponible en version papier ici au cinéma, que les gens peuvent venir signer en venant, une newsletter à laquelle on peut choisir de s’abonner en s’inscrivant sur notre liste et la pétition en ligne [qui a recueilli plus de 12 000 signatures à l’heure actuelle, ndlr] ». À cela s’ajoute des soutiens plus officiels, comme celui de Bruno Julliard, adjoint à la culture de la Mairie de Paris qui écrit une lettre au CECEIDF demandant le maintien de l’activité du cinéma dans les lieux. Il propose une médiation. Contraint de réagir, le Comité d’Entreprise publie alors un droit de réponse.

                L’équipe reçoit également le  « soutien moral du CNC [Centre national du cinéma et de l’image animée, ndlr] mais ce ne sont pas eux qui nous proposent une solution matérielle » ajoute-t-elle après avoir fait le tour des soutiens qui se sont manifestés. « Des spectateurs ont même proposé de venir déposer la pétition au siège du CECEIDF » nous dit-elle en souriant, « mais on sait bien que ça ne les atteindra pas, ils sont bien tranquilles dans leurs bureaux. » « Ils peuvent prendre leur temps et juste attendre de nous voir nous essouffler, eux n’ont rien à y perdre ! » En attendant, l’équipe de La Clef met toute son énergie afin de maintenir le navire à flots.

 

Une seule solution : résister 

              Après l’AG de la semaine dernière donc, a été prise la décision de rester dans les locaux après le 31 mars, date à laquelle le CECEIDF a décidé de manière unilatérale que le contrat d’occupation prenait fin. « On a décidé de rester après le 31 mars, même si on ne sait pas si la procédure va aboutir. » Elle ajoute : « On ne pouvait pas partir comme ça, sans rien faire. » Toutes les bonnes volontés, à commencer par la signature de la pétition, sont à mettre en œuvre. La venue d’un public assidu malgré la menace de fermeture « redonne le moral » avoue  Dounia  Baba-Aïssa car l’équipe est mise à rude épreuve devant un avenir incertain où même une mobilisation massive et physique ne ferait visiblement pas bouger la bureaucratie interne du CECEIDF, dont la décision reste souveraine.

              Haut lieu de défense d’un cinéma indépendant et militant, la fermeture de La Clef  laisserait un réel vide dans le paysage du cinéma parisien, et dans la vie culturelle parisienne tout simplement. Car en plus de la diffusion de raretés de cinéma documentaire ou de fiction, le lieu accueillait chaque année entre 250 et 300 événements militants et engagés d’un point de vue social et solidaire. Il permet aussi la tenue de débats, de ciné-concerts ou de réunions d’associations comme celle des anti-pubs, les Déboulonneurs, d’Autres Brésils ou d’Attac… Tous les ans, il reçoit plus de 50 000 spectateurs qui se trouveront déshérités, en errance, d’un lieu si ouvert aux autres : une véritable fenêtre sur le monde et sur les cinémas dits « d’ailleurs » dont on imagine mal pouvoir se passer.

 




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