Josué Comoe, un portraitiste engagé

Josué Comoe, un portraitiste engagé

  Vendredi dernier, le 27 avril, nous assistions au vernissage du premier solo show de Josué Comoe, un artiste qui s’est fait connaître par ses portraits d’hommes et de femmes de la diaspora africaine ou d’Afro-descendant.e.s. Des images qui donnent une visibilité à une communauté trop peu représentée en France… Toutefois les choses changent, preuve en est.  

Un art du portrait saisissant 

Entouré de tout un groupe d’admirateurs et d’admiratrices de son travail, qui l’ont connu via les réseaux sociaux, notamment grâce à son compte Twitter @Shams_detabriz, Josué Comoe répond avec enthousiasme à toutes les questions posées, disponible et souriant, malgré la fatigue et les émotions. Nous sommes à l’Espace 33  dans le 19e arrondissement de Paris pour l’ouverture de sa toute première exposition personnelle. À cette occasion, il nous a parlé de la nécessité pour lui de trouver un lieu abritant une première présentation de ses peintures. Il a cherché pendant quelques temps pour finalement être accueilli dans cet espace convivial et simple, qui lui ressemble. « Je ne sais pas si avant j’étais prêt mais quand je me suis senti prêt à investir un lieu, j’ai commencé à chercher et puis j’ai investi le lieu, ici », nous confie-t-il. En effet, la vingtaine d’œuvres présentées se déploient dans tous les espaces du 33 rue Bouret, y compris à  l’étage. Ayant pris la casquette de curateur, il a agencé son exposition avec intelligence et avec soin, sûr désormais de la valeur de son travail et de l’importance de le défendre : « il fallait avoir la maturité », ajoute humblement ce jeune artiste de 23 ans, également mannequin de mode. 

Dans les deux premières salles d’exposition figurent les toiles les plus représentatives du travail de Josué Comoe. Ce sont aussi les plus imposantes. Avec son « envie de [les] sublimer », les peaux des modèles s’irisent de reflets que l’on croirait lunaires, irréels, sur des fonds monochromes aux couleurs puissantes. Le jaune, le rouge et le bleu, ̶ les trois couleurs primaires  ̶ suffisent parfois au peintre pour faire surgir une émotion inédite, vive et inespérée, pourrait-on dire. Ce qui nous devance en imagination se trouve d’un coup devant soi. Tout comme cette toile intitulée « La sororité », étrangement familière alors qu’on la découvre pour la première fois. Deux femmes nous font face, en noir et blanc. Elles plantent leur regard droit dans le spectateur,   ̶ ainsi de presque tous les portraits de Comoe. Saisies dans l’instant d’une activité simple et banale, se coiffer l’une l’autre, elles semblent défier quiconque de briser le lien qui se tisse ici et qui est celui d’un quotidien partagé à travers l’expérience des corps. 

Après avoir parcouru cette galerie de portraits peints,  ̶ où l’on note l’inclination de l’artiste pour les grands formats ̶, les spectateurs arrivent dans la dernière salle du rez-de-chaussée où sont accrochées des œuvres d’un autre style. D’emblée, on peut remarquer que la technique diffère. Il s’agit d’œuvres graphiques réalisées au stylo noir sur de larges feuilles de papier. Des structures en papier blanc font écho au travail réalisé sur le support, griffoné jusqu’à gondoler sous les coups de crayon. Le papier en devient sculptural. On en a tous fait l’expérience : lorsque l’on passe et repasse une partie de sa feuille au stylo, elle prend une nouvelle épaisseur et se pare de teintes cuivrées. Un jeu de clair-obscur affleure à la surface. Des médailles de bronze. Comme sorties d’un cabinet de collectionneur contemporain. Les sujets sont uniquement des portraits d’hommes cette fois-ci. On imagine les longues heures à remplir dans la vie d’un jeune top model, à crayonner ceux qui vont et viennent… D’ailleurs, Josué Comoe explique ainsi son cheminement intuitif vers l’art : « la peinture, c’était un exutoire ; j’avais juste envie au départ de gratter pendant des heures des mannequins au stylo ». 

L’œuvre de Comoe, véhicule de représentations positives et source d’empowerment 

On sent très vite Josué Comoe porté par toute une communauté, qu’il représente, littéralement. À l’instar du peintre figuratif américain Kehinde Whiley (qui avait été exposé en 2016 au Petit Palais à Paris puis à BOZAR à Bruxelles), il reprend à son compte les codes de la peinture classique, voire même de la grande peinture religieuse occidentale. Il  ne s’en cache pas : « la religion a été à l’origine de représentations d’une grande force, de quelque chose de plus grand que nous, qui nous dépasse […] et même si je reprends les codes des images de la religion catholique [comme pour La Cène à l’étage ne figurant que des femmes, ndlr], c’est cette dimension de spiritualité que je recherche avant tout » ; ce à quoi il ajoute, « je m’inspire aussi d’autres artistes, noirs, et de leur spiritualité ». Compositions, décors et attitudes traditionnelles frontales des modèles rappellent Le Caravage, Titien, Van Dyck ou Ingres aussi bien chez Comoe que chez Whiley, tous deux attachés à peindre exclusivement des modèles métisses ou noir.e.s. Une manière inventive et pertinente de leur rendre leur place sur les cimaises des musées. Quand reprendre les codes des grands maîtres de la peinture occidentale devient le meilleur moyen de la subvertir chez ces deux peintres qu’une génération sépare, cela s’accompagne d’une utilisation de la couleur franche et explosive. Les Noir.e.s et les métisses ne seront certainement plus ces petits personnages de serviteurs relégués dans un coin du portrait de famille mais ils et elles s’exposeront avec éclat : cela semble être le mot d’ordre de Kehinde Whiley dont Josué Comoe suit les traces. 

Le jeune artiste Français l’affirme volontiers : « mon public me nourrit, nous partageons plein de points communs », et c’est ce qui soutient sa démarche artistique. « Je veux que les personnes mal représentées puissent se sentir importantes », nous révèle-t-il ; il souligne : « ces personnes sont inspirantes, ce sont mes muses ». Pour que le célèbre « Be black and proud » ne soit plus seulement un slogan mais puisse se vivre concrètement, dans la joie et le partage de vécus, l’art de Josué Comue s’avère salutaire. Partant d’expériences communes d’invisibilisation, ‒ dont il cherche à renverser le pouvoir destructeur sur le long terme ‒, il parvient à créer un espace où la colonisation des imaginaires n’a plus prise. 

À l’heure du mouvement #BlackLivesMatter et du militantisme visuel, les portraits de Josué Comoe entrent en résonance avec leur époque et avec un besoin de reconnaissance accru. Car si dans notre société, certains corps « comptent » plus que d’autres pour paraphraser la philosophe américaine Judith Butler, c’est justement dans l’affirmation de la valeur et de la beauté de ceux qui « compteraient moins » que se loge un formidable espace de résistance. On peut dire avec Alain de Botton et John Armstrong, auteurs du best-seller Art as Therapy, que, si une lecture politique permet de « reconnaître de la valeur à une œuvre en fonction des arguments qu’elle véhicule sur la recherche de dignité, de vérité, de justice », alors indéniablement, ce type de lecture est nécessaire pour saisir la portée du travail de Josué Comoe. Et si la présentation de ses œuvres  à l’Espace 33 se termine le 4 mai, elles devraient circuler dans d’autres lieux (villes?) et restent à admirer sur la Toile (Instagram, Twitter et Facebook) !




Reçois le meilleur des événements alternatifs directement sur messenger avec le bot Diggin.
Clique pour t'abonner 🙌








Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

CONNEXION


Créer un compte
Mot de passe oublié ?

Créer un compte


Identifiant
Vous souhaitez vous connecter?

Mot de passe oublié ?